“ First, kill the witches. Then, celebrate them ”
Un passé instrumentalisé
Sorcières : de victimes à icônes commerciales
Halloween approche, et comme chaque année, les sorcières envahissent les rayons de décoration. Balais, chaudrons et chapeaux pointus s’affichent dans les vitrines, tandis que les réseaux sociaux multiplient les recommandations de voyages “spooky” : Salem dans le Massachusetts ou encore Édimbourg en Écosse figurent en tête des destinations incontournables pour les amateurs d’ambiances mystérieuses.
Mais derrière cette imagerie festive, on oublie souvent l’origine tragique de ces soi-disant sorcières et les persécutions subies entre le XVIᵉ et le XVIIᵉ siècle. Comme l’écrit l’autrice Stacy Schiff dans son essai “First, kill the witches. Then, celebrate them”, des villes comme Salem sont parvenues à transformer des crimes en attractions touristiques lucratives.
En effet, les touristes affluent pour se prendre en photo avec des accessoires évoquant l’imaginaire de la sorcière, transformant ainsi un passé sanglant en fête populaire. D’une certaine façon, revendiquer l’image de la femme laide, malveillante et au rire démoniaque revient à entériner les accusations portées autrefois contre ces innocentes.
Vers une réhabilitation nécessaire
Depuis quelques années, un mouvement de réhabilitation s’esquisse, visant à rendre justice à celles qui furent injustement condamnées. Certaines victimes des procès de Salem comme de divers tribunaux européens ont été officiellement innocentées, parfois plusieurs siècles après leur exécution. Pourtant, comme le rappelle la philosophe et militante Silvia Federici, « aucun jour de mémoire n’a été introduit dans un calendrier européen » (Witches, Witch-Hunting, and Women, 2018). Cette absence de reconnaissance institutionnelle contribue à maintenir sous silence cette histoire et à nourrir l’ignorance sur l’ampleur réelle des persécutions.
Parallèlement, des mémoriaux plus sobres et respectueux se sont érigés : à Salem, des recherches ont permis d’identifier le lieu de pendaison et d’inaugurer en 2017 le Proctor’s Ledge Memorial, situé en retrait du centre-ville. En Angleterre et en Ecosse, des plaques commémoratives énumérant le nom des victimes permettent de leur rendre hommage.
C’est d’un lieu de mémoire de plus grande envergure dont je souhaitais cependant parler dans cet article. Direction l’extrême nord de la Norvège, dans le comté de Finnmark, au Mémorial de Steilneset.
La mémoire du Finnmark
Les procès de sorcières de Vardø
Si l’on associe généralement les grands procès de sorcellerie à l’Allemagne, à la France ou encore à l’Écosse, on oublie que la Norvège fut elle aussi le théâtre de persécutions d’une extrême violence. Entre 1621 et 1663, sous le règne de Christian IV, roi du Danemark et de Norvège, plusieurs procès eurent lieu dans la région du Finnmark, le premier restant le plus terrible.
En 1621, près de 150 personnes, principalement des femmes d’origine sámi (peuple autochtone du nord de la Suède, de Norvège et de Finlande) furent arrêtées, emprisonnées et accusées de sorcellerie.
Des émissaires venus d’Écosse, d’Allemagne et du Danemark, experts en “procédures” de chasse aux sorcières, supervisaient ces jugements. Les méthodes employées étaient aussi cruelles qu’absurdes : la torture faisait office de preuve, et le supplice de l’eau consistait à jeter l’accusée à la mer, pieds et poings liés. Si elle flottait, elle était déclarée coupable ; si elle coulait, elle mourait innocente.
Ce procès tragique aboutit à l’exécution de 77 femmes et 14 hommes. Au total, 91 victimes, auxquelles le mémorial de Steilneset rend aujourd’hui un hommage avec dignité et pudeur.
Le Mémorial de Steilneset
Localisation : à l’extrémité Est de l’île de Vardø, dans le comté du Finnmark, au nord de la Norvège (à 2H de route de l’aéroport de Vadsø).
Quatre siècles plus tard, Vardø n’a pas transformé cette histoire en fête touristique, mais en un lieu de recueillement. En 2011, l’artiste franco-américaine Louise Bourgeois s’associe à l’architecte suisse Peter Zumthor pour inaugurer le Mémorial de Steilneset, au bord de la mer de Barents.
Le mémorial se compose de deux parties :
- La première installation, celle de Zumthor, est une galerie en bois de 125 m de long, suspendue au-dessus du sol. À l’intérieur, 91 petites fenêtres rappellent le nom de chaque victime avec un texte de l’historienne Liv Helene Willumsen relatant son destin (informations sur les charges retenues et condamnations tirées d’archives judiciaires).
- La seconde, intitulée The Damned, The Possessed and The Beloved, inaugurée un an après la disparition de Louise Bourgeois, est sa dernière grande installation. Une salle carrée en verre fumé abrite une chaise en acier entourée de miroirs et brûlant perpétuellement, symbole de la mémoire des victimes.
Voyager en Norvège sur la route de la mémoire
Pour atteindre l’île de Vardø, il faut emprunter la Varanger National Tourist Route, une route panoramique de 160 km qui traverse fjords battus par les vents, villages isolés et étendues arctiques à perte de vue. Ponctuée de huit installations artistiques, elle transforme déjà le trajet en expérience contemplative. Mais c’est en arrivant au bout de cette route, dans ce “finistère” norvégien inaccessible en hiver, que le voyage prend tout son sens : le chemin parcouru jusqu’au mémorial fait écho au chemin intérieur qu’il invite à emprunter. Ici, la beauté sauvage se mêle à la gravité du souvenir, renforçant la puissance symbolique du lieu.
Pour conclure
Le mémorial de Steilneset ne cherche pas à transformer l’Histoire en attraction, mais à offrir un espace de recueillement et de réflexion. Chaque nom gravé, chaque fragment d’histoire redonne une identité aux victimes et fait résonner leur mémoire dans le silence arctique. Le visiteur ne peut qu’imaginer l’horreur de ces exécutions, les corps jetés dans la mer toute proche, et mesurer le poids du silence qui a entouré ces drames pendant des siècles.
Mais ce lieu soulève aussi une question universelle : comment commémorer sans marchandiser ? Le caractère isolé du Finnmark protège le mémorial du tourisme de masse, contrairement à Salem où la mémoire des procès a vite été récupérée. L’Écosse s’interroge d’ailleurs aujourd’hui sur la manière de rendre hommage aux victimes sans réduire leur histoire à un folklore lucratif.
Entre devoir de mémoire, lutte contre les stéréotypes et respect de la dignité des victimes, l’équilibre reste fragile.
Sources
- GARDINER, Karen. Witch hunt tourism is lucrative. It also obscures a tragic history. National Geographic, octobre 2020 [en ligne]. Disponible sur : https://www.nationalgeographic.com/travel/article/a-better-way-to-commemorate-the-witch-hunts (consulté en septembre 2025).
- GARDINER, Karen. Les sorcières existent bel et bien. Et depuis des siècles, elles sont persécutées. National Geographic, octobre 2024 [en ligne]. Disponible sur : https://www.nationalgeographic.fr/histoire/les-sorcieres-existent-bel-et-bien-et-depuis-des-siecles-elles-sont-persecutees-histoire-femmes-malefices (consulté en septembre 2025).
- SCHIFF, Stacy. First, Kill the Witches. Then, Celebrate Them. New York Times, 25 octobre 2015 [en ligne]. Disponible sur : https://www.nytimes.com/2015/10/25/opinion/sunday/first-kill-the-witches-then-celebrate-them.html (consulté en septembre 2025).
- STATENS VEGVESEN. Nasjonale turistveger : Norwegian Scenic Routes [en ligne]. Disponible sur : https://www.nasjonaleturistveger.no (consulté en septembre 2025).